Techniques en histoire moderne

M. Lemarchand, « Ni Dieu ni Maître » : l’État en construction  (époque moderne)

« L’État c’est moi » aurait proclamé Louis XIV. Pendant des siècles, même avec une Révolution française interprétée comme la continuatrice de l’absolutisme avec son jacobinisme centralisateur, les historiens ont souvent suivi cette conception simplificatrice de l’État : soit une histoire institutionnelle, administrative et juridictionnelle de l’État, dans le cadre d’une histoire politique animée par de grands hommes et de grands évènements. En bref, le politique était l’apanage de quelques élites initiées parce qu’il se limitait à quelques sujets seulement (comme la « Grande Politique », que conserve aujourd’hui avec jalousie notre Président de la République) et l’État se résumait à la fonction, l’adage explicatif suivi étant : la fonction fait le pouvoir. Dès lors, les archives et outils permettant d’étudier cet État rétréci étaient eux aussi très limités dans leur diversité (avant tout les archives officielles dudit État, des écrits privés ou participant au débat public, etc.) comme dans leur évolution .

La fin du XXe siècle a tout fait éclater. Le retour du primat de l’histoire politique dans le champ historiographique n’a pu se produire qu’en critiquant et en dépassant profondément ce restrictif paradigme originel. Nombre d’historiens ont établi que Louis XIV n’avait jamais pu concevoir « être l’État », lui qui déclara bien au moment de son trépas : « je m’en vais mais l’État demeurera toujours ». En-dessous mais aussi à côté et même au-dessus du Roi, les historiens se sont mis à considérer cette entité à la fois abstraite et réelle, cet instrument intermédiaire et en même temps rival du souverain. L’État s’est démultiplié en se diluant dans l’organisation sociale et en intégrant divers pouvoirs collatéraux. Le politique a encore plus éclaté, envahissant tous les champs d’action (tout est politique, et par exemple le théâtre de Molière que l’on déniaise complètement aujourd’hui) et tous les catégories sociales (dont les femmes que l’absolutisme avait fortement discriminées). L’on part donc de l’adage explicatif inverse (la fonction ne fait pas le pouvoir) et l’on s’est beaucoup plus intéressé auxdits pouvoirs qu’à un État délaissé. Ni Dieu ni Maître, ainsi,

En fait, l’État resurgit mais sous une forme et avec des techniques renouvelées et diversifiées. Dans les années 1980-90 ont été menées de grandes enquêtes historiographiques regroupées dans le projet phare de J-P Genêt : La genèse de l’État moderne. Cette étude se poursuit fortement en doutant fortement du qualificatif de moderne mais en adoptant la vision dynamique, évolutive, plurielle de l’intitulé : on s’occupe désormais de la construction de l’État (soit l’un des récents intitulés de concours). Nous en verrons ainsi les outils et techniques pour l’Époque moderne.