Le monde de la Renaissance

M. Lemarchand, Autour de la mer Noire au XVIIIe siècle : les rivalités des Empires russe et ottoman

L’actualité (le conflit russo-ukrainien et l’implication des principaux pays riverains de la mer Noire) ravive l’intérêt de ce sujet. Car ses racines principales se localisent précisément dans les évolutions qui redessinent leurs positions durant le long XVIIIe siècle (du troisième tiers du XVIIe siècle au début du XIXe siècle). C’est à cette époque que l’antagonisme principal entravant la réapparition d’une véritable entité ukrainienne devient l’expansionnisme russe, diminuant progressivement les antagonismes similaires antérieurs avec la Pologne-Lithuanie et avec les différents éléments de pouvoir de l’Empire ottoman.

Le conflit ukrainien constitue ainsi une composante emblématique d’une plus vaste recomposition qui affecte tous les pourtours de la mer Noire, entrechoquant alors toute une série de contradictions actives localement. Les évoquer nous permettront d’emprunter les perspectives nouvelles de l’histoire mondialisée et de l’histoire globale. Il est évident, par exemple, qu’il faille envisager cette histoire à différentes échelles spatiales. La rivalité motrice concerne d’abord les deux puissances riveraines essentielles de ce secteur, les deux Empires ottoman et russe. Mais cette compétition se situe et en Europe de l’Est (où elle se complique de l’intervention d’autres grandes puissances régionales comme la monarchie polonaise qui reflue lentement d’Ukraine au long du siècle, ou l’Autriche qui pousse à l’Est et au Sud), et à l’est de la Mer, en Caucase et au-delà (où interviennent alors les divisions et oppositions du monde musulman, outre les velléités de forte autonomie des khanats criméens, avec en particulier l’opposant traditionnel des États perses chiites à l’Empire ottoman sunnite). On ne peut donc s’en tenir au seul niveau d’analyse spatiale régional, d’autant que le  XVIIIe siècle se caractérise par une nouvelle extension de la mondialisation qui connecte ainsi l’Europe de l’Est à l’Europe de l’Ouest et la Russie (de Pierre le grand ou de Catherine II) voire l’empire ottoman des tulipes et de Sélim III) à l’Occident : outre la France traditionnelle alliée à l’Empire ottoman intervient désormais la Grande Bretagne dans le cadre de la promotion de l’équilibre européen ; la rivalité russo-ottomane (qui comporte d’ailleurs et aussi des moments d’alliance) se déroule dans le cadre des grandes luttes européennes du  XVIIIe siècle, d’autant que la Russie se présente désormais comme une puissance européenne à part entière et participe alors à dessein aux conflits européens en se confrontant ou en s’alliant à tous ses principaux acteurs (depuis l’empire suédois de Charles XII jusqu’à la République française révolutionnaire). D’où la question : dans quelle mesure l’hégémonie montante de la Russie sur la mer Noire est-elle in aspect (parmi bien d’autres) du mouvement de l’occidentalisation du monde, un mouvement dont l’historiographie mondialisée tend à restreindre et relativiser le monolithisme et l’ampleur ?

Car l’évolution est plus complexe à expliquer si on l’examine sur d’autres plans. L’occidentalisation c’est avant tout celle menée avec volontarisme par l’État russe et plusieurs de ses élites, bien moins du côté ottoman qui la méprise la plupart du temps et se réfugie déjà dans une position conservatrice de plus en plus dominante malgré (ou à cause de) ses reculs extérieurs et de ses difficultés intérieures. Doit-on alors expliquer de la sorte le succès d’une Russie moderne et même porteuse de l’absolutisme éclairé aux dépens d’un Empire ottoman de plus en plus arriéré et dépassé, passant ainsi du déclin relatif (2e moitié du  XVIIe siècle) au déclin absolu (2e moitié du  XVIIIe siècle) ? C’est oublier que les facteurs  à l’œuvre à l’intérieur des deux empires ne sont qu’en partie les mêmes (ainsi pour la place acquise par le marché et le grand commerce ou les évolutions démographiques globalement inverses), que l’arriération (terme qui recouvre en bonne partie un jugement de valeur européocentriste) et la reféodalisation sont plus accentuées dans bien des domaines du côté russe (avec notamment l’essor du Second servage, les contradictions du prosélytisme orthodoxe et russophone…) que du côté ottoman (avec le maintien global d’un État dépossesseur des pouvoirs féodaux, ou la coexistence des communautés religieuses diverses), C’est aussi top pratiquer la seule « histoire par en haut », celle des grands États et des grands hommes, au mépris d’une histoire globale qui doit considérer les contradictions internes aux formations impériales à l’œuvre sur tous les plans (par exemple économiques avec les effets contradictoires de l’essor du grand commerce en mer Noire et dans les deux économies impériales, ou sociales avec des similitudes de déconnexion entre élites et diverses catégories inférieures, etc.). C’est ainsi que le sort de l’Ukraine ne dépendit pas seulement de la confrontation des grandes puissances régionales, mais que les formations locales, notamment cosaques, purent au moins en jouer pour maintenir une entité régionale que la fin du  XVIIIe siècle commencera à repenser d’un point de vue national.

Autrement dit, en étudiant les deux Empires riverains de la mer Noire et leurs confrontations, on cherchera à comprendre comment l’on peut connecter facteurs internes et facteurs externes/internationaux pour expliquer le succès croissant mais finalement lent et inégal de la Russie, au point d’ouvrir avec la révolution française la Question d’Orient.

Bibliographie indicative :

– Robert Mantran, Histoire de l’Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989

– Michel Heller, Histoire de la Russie et de son empire, Paris, Perrin, Tempus, 2015 (disponible sur Caïrn)

Pierre GonneauAleksandr LavrovEcatherina Rai, La Russie impériale, Paris, PUF, Nouvelle Clio, 2018 (disponible sur Caïrn)

– Jean-François Solnon, L’Empire ottoman et l’Europe,Paris, Perrin, Tempus, 2018, (disponible sur Caïrn)

– Marie-Pierre Rey, La Russie face à l’Europe, Paris, Flammarion, champs histoire, 2002

– Arkady Joukovsky, Histoire de l’Ukraine, Partis, Dauphin, 2005